S’exprimer autrement…

Une bonne vingtaine de couples, soit une quarantaine de judokas, ont participé ce samedi 4 mars 2017 à Epinal (Vosges) à la toute première ½ finale « kata » de la région Grand Est. En jeu, pour cette compétition quelque peu singulière, les sélections pour les championnats de France, programmés dans quinze jours à Limoges…

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Réaliser le meilleur kata possible pour espérer aller aux France…

Un « championnat kata »… On a en effet plus l’habitude de parler de judo sportif, olympique, que de « kata sportif ». A tort. Car l’exercice mérite le détour, tant par l’engagement des athlètes, que par la beauté du geste, la quête de perfection, et l’état d’esprit ambiant. La formule, elle, ne date pas d’hier. « Les compétitions internationales ont été créées en 2005, et le circuit français en 2008/2009 », indique André PARENT (6ème dan), coordonnateur de la manifestation du jour, également en charge des équipes de France « kata ».

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André PARENT, « sur l’hexagone, le potentiel est réel … »

« Ce circuit comporte nombre de tournois, et permet de dégager une certaine élite. Le déclic, pour cette animation « kata », a été la Coupe de France minimes par équipes de départements, avec la prestation d’un couple « kata ». Là, on s’est dit qu’il fallait ouvrir cela non seulement aux minimes, mais aussi aux autres catégories d’âge. Au niveau du circuit français, on a commencé sous forme d’animation, pour permettre à chacun de pouvoir s’exprimer, quel que soit la catégorie d’âge. L’idée étant de pouvoir les amener au tournoi de France (phase finale du championnat). L’an passé, 115 couples se sont présentés à cette phase nationale ! Les kata « élite » permettent eux de dégager des couples qui iront représenter la France au niveau international. Et sur l’hexagone, le potentiel est réel ».

Dans la pratique, tout judoka est amené à étudier les kata, ne serait-ce que dans le cadre des passages de grades. « Les kata sont exactement les mêmes ! », complète André PARENT. « Il n’y a pas de kata « sportif ». On parle de jugement sportif du kata. Le kata, lui, est unique, mais il y a des façons différentes de le juger, selon les circonstances (passage de ceinture, filière de formation, expression sportive). L’exercice de cette prestation doit avant tout permettre de dégager les principes de notre activité, ainsi que celles du tachi-waza, du ne-waza, etc… ».

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Mathilde HANTZ et Julie JACQUOT (Epinal) remportent la catégorie « minimes ».

Sur le tapis, les binômes défilent, au rythme des projections et des différentes techniques, aux seuls sons de quelques rares kiaï émis de ça de là. Ambiance feutrée, concentration extrême, chacun y va en âme et conscience livrer sa prestation aux yeux des évaluateurs, chargés de scruter chaque geste, d’épier chaque pas, chaque déséquilibre, chaque placement, chaque mouvement. L’exercice peut se révéler déstabilisant, surtout lorsque l’on est minime. Les vedettes du jour sont féminines, ont quatorze et douze ans seulement, et sont issues du club organisateur d’Epinal (88). Certes, seuls deux couples « minimes » se sont engagés sur cette ½ finale. Dommage. Les lorraines, elles, étaient présentes à domicile, et ont joué le jeu, de fort belle manière de surcroît, encouragées par leur enseignant, Damien GEIGER. Mathilde HANTZ (ceinture verte) et Julie JACQUOT (ceinture bleue) l’emportent haut la main, avec une prestation du Nage-no-kata (3 premières séries) certes loin d’être parfaite, mais qui a séduit. « Ce championnat était un objectif, mais plus une réussite personnelle », précise Mathilde. « Nous nous sommes bien préparées pour cela, mais on ne s’attendait pas forcément à l’emporter. C’est la première fois que nous nous présentions dans un cadre « officiel », et ça s’est bien passé pour nous, on est très contentes ! ». « Ce qui nous a motivé aussi, c’est l’éventualité de participer à la Coupe de France par équipes de départements », complète Julie. « On espère être sélectionnées dans l’équipe des Vosges. C’était un peu stressant, devant tout ce monde, devant un jury. Mais ça constitue une belle expérience, qui nous sera utile par après… ».

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Damien HOUILLIEZ et Alain GSTALTER (J.C. Saverne) remportent la catégorie Goshin-jitsu « élite », et terminent second du Nage-no-kata « élite »…

Autre catégorie d’âge, autre prestation. Damien HOUILLIEZ (3ème dan) et Alain GSTALTER (2ème dan), du J.C. Saverne (67), présents sur le circuit depuis quelque temps déjà, se distinguent tout particulièrement dans le Goshin-jitsu. L’un est un ancien compétiteur, reconverti, l’autre un pratiquant venu au judo sur le tard. « J’ai commencé à 39 ans ! », explique Alain. « Le travail technique m’a toujours plus attiré que la compétition en elle-même, plus de mon âge ». Ses débuts seront consacrés au jujitsu et à l’étude du Goshin-jitsu. « Arrivé à la ceinture bleue/marron, j’ai senti un réel décalage entre le jujitsu et le judo. Les bases en judo sont pourtant essentielles, et j’ai dû rattraper mon retard. Et c’est après les passages de grades que je me suis vraiment orienté dans cette voie des kata ». Sur le tapis, l’évolution des deux pratiquants interpelle, tant par la qualité de la gestuelle que la fluidité des mouvements. Les gestes sont précis, et l’on sent une parfaite harmonie entre les deux protagonistes.

Le binôme, complémentaire, fonctionne à merveille. Tous deux, la cinquantaine pourtant, se livrent corps et âme pour tendre vers le meilleur. Alors, avec un demi-siècle d’existence au compteur, comment vit-on pareille aventure ? « Le stress est exactement le même qu’en judo de compétition », analyse Damien. « Jusqu’à la première technique en tout cas. Comme un compétiteur, tant que tu n’as pas les mains sur le kimono, il y a cet effet. Mais après, c’est parti. Il y a certes une rivalité, il faut que tout soit bon. On peut rater une technique, mais ça coûte cher… ». Et de confier, « personnellement, à cinquante ans passés, je n’ai plus envie de me retrouver avec un genou en vrac après une compétition, même vétérans. On a trouvé avec les kata cette forme d’expression qui nous entretient. Ensuite, cela nous permet également, en tant qu’enseignants, de montrer aux jeunes comment réaliser un bon kata. Grâce à notre pratique, on peut ainsi mieux les guider et les orienter. Il n’y a qu’une seule forme de kata (Kodokan), mais plusieurs formes de notation. Dans le kata sportif, il y a un peu plus de rigueur. Pour les passages de grades, c’est une évaluation globale ». « L’an dernier, nous n’étions pas parvenus à atteindre le tableau final lors du championnat de France », rajoute Alain. « L’objectif, pour nous, est d’y accéder ». Et Damien de poursuivre, « après, on peut tomber sur une très bonne journée, ou on est dedans. On peut aussi tomber sur une journée qui n’est pas la meilleure pour l’un des deux. Le couple il marche, ou il ne marche pas. C’est tout l’enjeu… ».

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Dylan MEDDOUR et Victoria KRASKA ( J.C. Deux Vireux) remportent la catégorie « Katame-no-kata », mais aussi la catégorie reine du Nage-no-kata « élite »…

Les alsaciens, avec leur Goshin-jitsu, ne se contenteront pas de la première place. Ils participaient également au Nage-no-kata « élite », nourrissant de belles ambitions dans cette catégorie. Mais malgré une prestation de haut vol, ils se feront damer le pion en finale par un autre binôme, redoutable et talentueux, et surtout plein de promesses.

Les Ardennais Victoria KRASKA (1er dan) et Dylan MEDDOUR (1er dan), du J.C. Deux Vireux (08), seront éblouissants, plaçant la barre assez haut en matière technique. Fait d’autant plus remarquable que les deux judokas ne sont tous deux que… cadet(te)s, réussissant, de surcroit, une fort belle prestation dans l’exécution du Katame-no-kata. Certes, ils étaient seuls dans cette catégorie au sol, mais leurs deux prestations ne laissent personne indifférent. D’autant plus que pour le Nage-no-kata, ils ont présenté les cinq séries. Comment expliquer cet engouement si précoce, alors qu’ils sont également compétiteurs « judo » ? « Cela fait un an et demi que nous sommes impliqués dans les kata, c’est ce qui nous plait, et c’est vraiment notre objectif », observe Dylan. « Je trouve qu’on a un peu plus de stress que sur un championnat traditionnel. En compétition « judo », on a un adversaire devant nous qu’on ne connait pas, et il faut juste savoir s’adapter et répondre. En kata, c’est du « par cœur ». Rater une technique, se tromper, faire des fautes, c’est un peu angoissant, le couperet est là. Il ne faut pas se louper, et rester concentré… ». « Notre ambition est d’aller au-delà du niveau national, et de représenter la France au championnat d’Europe », concède Victoria. « L’an dernier, nous avions déjà été sélectionnés, mais on n’a pas pu défendre nos chances, Dylan n’avait pas l’âge requis. Mais cette année, on espère bien accrocher un podium. C’est notre entraineur (Stanislas KRASKA – son père) qui nous a encouragé dans cette voie. Il est lui-même juge « kata », et connait de grands champions dans le domaine. Cela nous a intéressé. On a testé, et lorsqu’on a vu que l’on avait un certain niveau, on s’est dit que l’on pouvait tenter notre chance… ».

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Les juges, à trois par table, notent tout. Rien ne leur échappe…

Si la voie des kata semble promise à un bel avenir, répondant incontestablement aux attentes des pratiquants non désireux de faire de la compétition pure et dure leur crédo, celle des juges parait tout aussi intéressante. Leur rôle, évaluer les candidats et les noter sur des fiches spécifiques, en vue du classement final. Simple en apparence. A y regarder de plus près, la tâche n’est pas si aisée que cela. Pour chaque kata, toutes les techniques sont mentionnées, disposant de critères de notation bien définis et très hiérarchisés, allant de la simple faute, peu pénalisante, à l’erreur plus grave. Et plus il y a d’imperfections, plus il y a de points. Les juges se doivent d’être impartiaux, et leur conduite exemplaire. Pour un meilleur jugement, ils sont à trois par table, la somme des trois notes étant comptabilisée pour un classement plus équitable. Des êtres humains avant tout, mais disposant d’un bagage technique solide, et de valeurs humaines au-dessus de la moyenne.

Parmi eux, le « local » de l’étape, Christian DENNEVILLE, 6ème dan. « Ici, je ne me focalise pas sur le type de compétition », explique le technicien, conscient de l’impact d’un jugement et de la difficulté de l’exercice. « On sait très bien que l’on aura parfois à faire à des couples d’un très bon niveau. Je suis entre autres tombé sur le binôme Kraska/Meddour. Le stress est réel à ce moment-là, il faut être juste. Sur les points accordés, il faut être capable de dire pourquoi on a jugé de telle ou telle façon, accordé telle ou telle valeur, et savoir l’expliquer. On n’a pas droit à l’erreur. Ceci est valable avec tous les candidats, mais lorsqu’en face, il y a un certain niveau, il nous faut être d’autant plus vigilants, on a une petite pression supplémentaire ! ».

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Christian DENNEVILLE, « le plus important surtout, est de se faire plaisir !« 

Christian, compétiteur redoutable et redouté, a activement participé, de longues années durant, au lustre de la section judo de l’A.C.S. Peugeot-Citroën Mulhouse (68). Il est aussi un enseignant hors pair, transmettant avec beaucoup d’humilité toute la noblesse de notre art. Le trouver parmi les juges de cette demi-finale n’a finalement rien de surprenant. Le personnage s’inscrit dans une logique d’apprentissage permanent et perpétuel, tourné vers les autres. « S’engager est toujours enrichissant », indique l’intéressé. « A chaque fois que je me lance dans quelque chose, c’est rarement pour moi. Je prends cela comme une expérience, qui me permet de répondre aux questions de mes élèves. Lorsqu’ils m’interrogent, je peux répondre, montrer et démontrer, mais aussi me positionner sur ce que l’on peut ou ne peut pas faire. Prendre, pour pouvoir mieux redonner. Après, il ne faut pas hésiter à se remettre en question. Ici, sur certains jugements, je n’étais pas très sûr de moi. Je suis tout de suite allé voir des personnes plus expérimentées pour obtenir la bonne réponse. On apprend tout le temps, et cette expérience est nécessaire pour mieux donner par après. En fait, le kata dit « sportif » et celui des passages de grades est le même. Mais on le juge différemment, les critères sont différents. Il faut faire les choses les plus justes possibles… ». Et de terminer, avec un grand sourire, « le plus important surtout, est de se faire plaisir ! ».

Un plaisir partagé par André PARENT. « Je suis très satisfait de cette journée. Au courant de la matinée, nous avons eu beaucoup d’échanges sur le tapis (lors du stage préparatoire), avec des gens qui croient en cette formule. L’idée est de donner du sens à la pratique. Ce n’est pas uniquement de faire un copier/coller d’une belle image. Cette relation juges/candidats était très enrichissante ! ». Sur la demi-finale en elle-même, la vingtaine de binômes présents semble en revanche peu représentative du vivier de notre grande région. « On ne peut s’en satisfaire. Où est toute cette population qui ne fait pas de shiaï ? Ils sont pourtant demandeurs de ce type d’animation ! En ce sens, je suis quelque peu déçu… ». Et de conclure, « sinon, au niveau des prestations fournies, j’ai constaté de bien belles choses ! Le couple qui remporte le Nage-no-kata est très jeune, et a déjà participé à plusieurs finales « élite » lors de certains tournois. Victoria et Dylan pourront participer aux championnat d’Europe, et ils ont toutes leurs chances ! ».

Une bien belle après-midi et une compétition plaisante, qui mériterait cependant un auditoire autrement plus conséquent. Cette demi-finale était certes une première, et laisse entrevoir de belles possibilités dans ce secteur très « technique ». Un grand bravo à l’ensemble des participant(e)s, pour leur implication et la qualité des prestations fournies. Un grand merci également au C.D. 88 et à son dirigeant, Gilles BOLMONT, présent pour l’occasion, ainsi qu’au club d’Epinal et à son comité, présidé par Williams MAILLEFER, pour leur accueil bien sympathique !

Ci-contre les résultats complets : 1/2 Finale « KATA »

Images de l’évènement : ALBUM PHOTOS